Essay · Austrian School · 1969

Le cadre historique de l'École autrichienne d'économie

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Published
1969
Summary

Mises retrace les conditions institutionnelles et intellectuelles dans lesquelles l'école autrichienne d'économie a émergé des Grundsätze de Carl Menger (1871) et des travaux de ses disciples Eugen von Böhm-Bawerk et Friedrich von Wieser. Il décrit le milieu universitaire de la Vienne de la fin des Habsbourg, où le système des Privat-Dozenten et la constitution libérale résiduelle de 1867 laissaient une place à de nouvelles orientations de pensée, alors même que le ministère de l'instruction et les facultés de droit étaient hostiles à la théorie économique. Une deuxième partie relate le Methodenstreit avec Gustav von Schmoller et l'école historique allemande, en le présentant non comme un différend technique mais comme une confrontation portant sur la question de savoir si une théorie générale de l'action humaine est possible. Mises soutient que le refus, par l'école historique, de lois économiques universellement valables servait le programme interventionniste de la Sozialpolitik bismarckienne et préparait le terrain intellectuel au socialisme d'État, à l'économie de guerre et finalement au national-socialisme. Une section finale situe l'école autrichienne dans l'histoire de l'économie et traite le Methodenstreit comme un conflit récurrent entre l'analyse de la coopération volontaire et la revendication politique de la contrainte. Le texte mêle mémoire, histoire institutionnelle et argumentation méthodologique et fut publié en 1969, quatre ans avant la mort de l'auteur.

Le contexte historique de l'École autrichienne d'économie

Ludwig von Mises

I. Carl Menger et l'École autrichienne d'économie

  1. Les commencements

Ce que l'on connaît sous le nom d'École autrichienne d'économie débuta en 1871, lorsque Carl Menger publia un mince volume sous le titre Grundsätze der Volkswirtschaftslehre.

Il est d'usage de retracer l'influence que le milieu a exercée sur les réalisations du génie. On aime attribuer les exploits d'un homme de génie, du moins dans une certaine mesure, à l'action de son environnement ainsi qu'au climat d'opinion de son époque et de son pays. Quels que soient les résultats que cette méthode puisse donner dans certains cas, il ne fait aucun doute qu'elle est inapplicable s'agissant de ces Autrichiens dont les pensées, les idées et les doctrines comptent pour l'humanité. Bernard Bolzano, Gregor Mendel et Sigmund Freud ne furent stimulés ni par leurs proches, ni par leurs maîtres, leurs collègues ou leurs amis. Leurs efforts ne rencontrèrent aucune sympathie de la part de leurs compatriotes contemporains ni du gouvernement de leur pays. Bolzano et Mendel accomplirent leur œuvre principale dans un environnement qui, pour ce qui concerne leurs domaines particuliers, pouvait être qualifié de désert intellectuel, et ils moururent bien avant que l'on ne commençât à pressentir la valeur de leurs contributions. On rit de Freud lorsqu'il rendit publiques pour la première fois ses doctrines devant l'Association médicale de Vienne.

On peut dire que la théorie du subjectivisme et du marginalisme que Carl Menger développa était dans l'air du temps. Elle avait été annoncée par plusieurs précurseurs. De plus, à peu près au même moment où Menger écrivit et publia son livre, William Stanley Jevons et Léon Walras écrivirent et publièrent eux aussi des ouvrages exposant le concept d'utilité marginale. Quoi qu'il en soit, il est certain qu'aucun de ses maîtres, amis ou collègues ne porta le moindre intérêt aux problèmes qui passionnaient Menger. Lorsque, quelque temps avant le déclenchement de la première Guerre mondiale, je lui parlai des réunions informelles mais régulières au cours desquelles nous, jeunes économistes viennois, avions coutume de discuter de problèmes de théorie économique, il observa songeur : « Quand j'avais votre âge, personne à Vienne ne se souciait de ces choses. » Jusqu'à la fin des années soixante-dix, il n'y eut pas d'« École autrichienne ». Il n'y eut que Carl Menger.

Eugen von Böhm-Bawerk et Friedrich von Wieser n'étudièrent jamais auprès de Menger. Ils avaient achevé leurs études à l'Université de Vienne avant que Menger ne commençât à enseigner comme Privat-Dozent. Ce qu'ils apprirent de Menger, ils le tirèrent de l'étude des Grundsätze. Lorsqu'ils revinrent en Autriche après avoir passé quelque temps dans des universités allemandes, en particulier au séminaire de Karl Knies à Heidelberg, et qu'ils publièrent leurs premiers livres, ils furent nommés pour enseigner l'économie respectivement aux Universités d'Innsbruck et de Prague. Très vite, quelques hommes plus jeunes, qui avaient suivi le séminaire de Menger et avaient été soumis à son influence personnelle, vinrent grossir le nombre des auteurs qui contribuaient à la recherche économique. À l'étranger, on commença à désigner ces auteurs comme « les Autrichiens ». Mais l'appellation « École autrichienne d'économie » ne fut employée que plus tard, lorsque leur antagonisme envers l'École historique allemande éclata au grand jour après la publication, en 1883, du second livre de Menger, Untersuchungen über die Methode der Sozialwissenschaften und der Politischen Oekonomie insbesondere.

Chapter 2.

L'École autrichienne d'économie et les universités autrichiennes

Le cabinet autrichien dans le service de presse duquel Menger travailla au début des années soixante-dix — avant sa nomination en 1873 comme professeur adjoint à l'Université de Vienne — était composé de membres du Parti libéral, qui défendait les libertés civiles, le gouvernement représentatif, l'égalité de tous les citoyens devant la loi, une monnaie saine et le libre-échange. À la fin des années soixante-dix, le Parti libéral fut évincé par une alliance de l'Église, des princes et des comtes de l'aristocratie tchèque et polonaise, et des partis nationalistes des diverses nationalités slaves. Cette coalition s'opposait à tous les idéaux que les libéraux avaient soutenus. Cependant, jusqu'à la désintégration de l'Empire des Habsbourg en 1918, la Constitution que les libéraux avaient amené l'empereur à accepter en 1867, ainsi que les lois fondamentales qui la complétaient, demeurèrent dans l'ensemble en vigueur.

Dans le climat de liberté que ces dispositions garantissaient, Vienne devint un centre des annonciateurs de modes de pensée nouveaux. Du milieu du seizième siècle à la fin du dix-huitième, l'Autriche était demeurée étrangère à l'effort intellectuel de l'Europe. Personne à Vienne — et moins encore dans les autres parties des domaines autrichiens — ne se souciait de la philosophie, de la littérature et de la science de l'Europe occidentale. Lorsque Leibniz, puis plus tard David Hume, vinrent à Vienne, on n'y trouva aucun habitant du pays qui se fût intéressé à leurs travaux. À l'exception de Bolzano, aucun Autrichien, avant la seconde moitié du dix-neuvième siècle, n'apporta quoi que ce fût d'important aux sciences philosophiques ou historiques.

Mais lorsque les libéraux eurent ôté les entraves qui avaient empêché tout effort intellectuel, lorsqu'ils eurent aboli la censure et dénoncé le concordat, des esprits éminents commencèrent à converger vers Vienne. Quelques-uns venaient d'Allemagne — comme le philosophe Franz Brentano et les juristes et philosophes Lorenz von Stein et Rudolf von Jhering — mais la plupart venaient des provinces autrichiennes ; quelques-uns étaient nés Viennois. Il n'y avait aucune uniformité parmi ces figures de proue, ni parmi leurs disciples. Brentano, l'ancien dominicain, inaugura un courant de pensée qui mena finalement à la phénoménologie de Husserl. Mach fut le représentant d'une philosophie qui aboutit au positivisme logique de Schlick, de Carnap et de leur « Cercle de Vienne ». Breuer, Freud et Adler interprétèrent les phénomènes névrotiques d'une manière radicalement différente des méthodes de Krafft-Ebing et de Wagner-Jauregg.

Le « Ministère du Culte et de l'Instruction » autrichien regardait de travers tous ces efforts. Depuis le début des années quatre-vingt, le ministre du Cabinet et le personnel de ce département avaient été choisis parmi les conservateurs les plus sûrs et les ennemis de toutes les idées et institutions politiques modernes. Ils n'éprouvaient que mépris pour ce qui était à leurs yeux des lubies extravagantes. Ils auraient voulu fermer aux universités l'accès à toute cette innovation.

Mais le pouvoir de l'administration était sérieusement limité par trois « privilèges » que les universités avaient acquis sous l'effet des idées libérales. Les professeurs étaient des fonctionnaires et, comme tous les autres fonctionnaires, tenus d'obéir aux ordres émis par leurs supérieurs, c'est-à-dire le ministre du Cabinet et ses adjoints. Toutefois, ces supérieurs n'avaient pas le droit de s'immiscer dans le contenu des doctrines enseignées dans les cours et les séminaires ; à cet égard, les professeurs jouissaient de la fameuse « liberté académique ». En outre, le ministre était obligé — bien que cette obligation n'eût jamais été formulée sans ambiguïté — de se conformer, pour la nomination des professeurs (ou, pour parler plus précisément, pour la proposition à l'empereur de la nomination d'un professeur), aux suggestions formulées par la faculté concernée. Enfin, il y avait l'institution du Privat-Dozent. Un docteur ayant publié un ouvrage savant pouvait demander à la faculté de l'admettre comme enseignant libre et privé de sa discipline ; si la faculté tranchait en faveur du pétitionnaire, le consentement du ministre demeurait néanmoins requis ; en pratique, avant l'époque du régime de Schuschnigg, ce consentement était toujours accordé. Le Privat-Dozent dûment admis n'était pas, en cette qualité, un fonctionnaire. Même si le titre de professeur lui était octroyé, il ne recevait aucune rétribution de l'État. Quelques Privat-Dozents pouvaient vivre de leurs propres ressources. La plupart d'entre eux travaillaient pour gagner leur vie. Leur droit de percevoir les frais payés par les étudiants qui suivaient leurs cours était, dans la plupart des cas, pratiquement sans valeur.

L'effet de cette organisation des affaires universitaires fut que les conseils des professeurs jouissaient d'une autonomie presque illimitée dans la gestion de leurs établissements. L'économie était enseignée aux Facultés de droit et de sciences politiques (Rechts und staatswissenschaftliche Fakultäten) des universités. Dans la plupart de ces universités, il y avait deux chaires d'économie. Si l'une de ces chaires devenait vacante, un corps de juristes devait — avec le concours, tout au plus, d'un seul économiste — choisir le futur titulaire. Ainsi, la décision reposait sur des non-économistes. On peut raisonnablement supposer que ces professeurs de droit étaient animés des meilleures intentions. Mais ils n'étaient pas économistes. Ils devaient choisir entre deux écoles de pensée opposées, l'« École autrichienne » d'une part, et l'école historique prétendument « moderne » telle qu'elle était enseignée dans les universités du Reich allemand d'autre part. Même si aucun préjugé politique ou nationaliste n'avait troublé leur jugement, ils ne pouvaient s'empêcher de devenir quelque peu méfiants à l'égard d'un courant de pensée que les professeurs des universités du Reich allemand qualifiaient de spécifiquement autrichien. Jamais auparavant un mode de pensée nouveau n'avait pris naissance en Autriche. Les universités autrichiennes étaient demeurées stériles jusqu'à ce que — après la révolution de 1848 — elles eussent été réorganisées sur le modèle des universités allemandes. Pour des gens qui ne connaissaient pas l'économie, l'épithète « autrichien » appliqué à une doctrine portait de fortes connotations des sombres jours de la Contre-Réforme et de Metternich. Pour un intellectuel autrichien, rien ne pouvait paraître plus désastreux qu'une rechute de son pays dans la vacuité spirituelle du bon vieux temps.

Carl Menger, Wieser et Böhm-Bawerk avaient obtenu leurs chaires à Vienne, à Prague et à Innsbruck avant que le Methodenstreit ne commençât à apparaître, dans l'opinion des profanes autrichiens, comme un conflit entre la science « moderne » et l'« arriération » autrichienne. Leurs collègues n'avaient aucune rancune personnelle contre eux. Mais chaque fois que cela était possible, ils s'efforçaient de faire venir d'Allemagne des partisans de l'école historique dans les universités autrichiennes. Ceux que le monde appelait les « économistes autrichiens » étaient, dans les universités autrichiennes, des étrangers tolérés à contrecœur.

3. L'École autrichienne dans la vie intellectuelle de l'Autriche

Les plus distinguées parmi les universités françaises et allemandes n'étaient pas, à la grande époque du libéralisme, de simples institutions de savoir fournissant aux générations montantes de professionnels l'instruction requise pour l'exercice satisfaisant de leurs métiers. Elles étaient des centres de culture. Certains de leurs maîtres étaient connus et admirés dans le monde entier. Leurs cours étaient suivis non seulement par les étudiants ordinaires qui se destinaient à des diplômes universitaires, mais aussi par bien des hommes et des femmes d'âge mûr qui étaient actifs dans les professions, les affaires ou la politique et n'attendaient de ces leçons rien d'autre qu'une gratification intellectuelle. De tels auditeurs extérieurs, qui n'étaient pas des étudiants au sens technique du terme, se pressaient par exemple, à Paris, aux cours de Renan, de Fustel de Coulanges et de Bergson, et, à Berlin, à ceux de Hegel, de Helmholtz, de Mommsen et de Treitschke. Le public cultivé s'intéressait sérieusement aux travaux des cercles universitaires. L'élite lisait les livres et les revues publiés par les professeurs, adhérait à leurs sociétés savantes et suivait avec ardeur les discussions de leurs réunions.

Quelques-uns de ces amateurs qui ne consacraient à leurs études que leurs heures de loisir s'élevèrent bien au-dessus du niveau du dilettantisme. L'histoire de la science moderne enregistre les noms de nombre de ces glorieux « hommes du dehors ». C'est par exemple un fait caractéristique que la seule contribution remarquable à l'économie, quoique non décisive, qui ait pris naissance dans l'Allemagne du second Reich vint d'un avocat d'affaires fort occupé, Heinrich Oswalt, de Francfort, ville qui, à l'époque où son livre fut écrit, n'avait pas d'université.1

À Vienne aussi, une association étroite entre les enseignants de l'université et le public cultivé de la ville prévalut au cours des dernières décennies du XIXe siècle et au début de notre siècle. Elle commença à s'estomper lorsque les anciens maîtres moururent ou prirent leur retraite et que des hommes de moindre envergure obtinrent leurs chaires. Ce fut la période durant laquelle le rang de l'université de Vienne, de même que l'éminence culturelle de la ville, fut soutenu et accru par quelques-uns des Privat-Dozenten. Le cas le plus remarquable est celui de la psychanalyse. Elle ne reçut jamais le moindre encouragement d'aucune institution officielle ; elle se développa et prospéra en dehors de l'université, et son seul lien avec la hiérarchie bureaucratique du savoir tenait au fait que Freud était un Privat-Dozent doté du titre dénué de signification de professeur.

Il y avait à Vienne, héritage des années durant lesquelles les fondateurs de l'école autrichienne avaient enfin obtenu la reconnaissance, un vif intérêt pour les problèmes d'économie. Cet intérêt permit à l'auteur de ces lignes d'organiser un Privat-Seminar dans les années vingt, de fonder l'Association d'économie et de mettre sur pied l'Institut autrichien de recherche sur les cycles conjoncturels, qui changea plus tard son nom en Institut autrichien de recherche économique.

Le Privat-Seminar n'avait absolument aucun lien avec l'université ni avec aucune autre institution. Deux fois par mois, un groupe d'érudits, parmi lesquels plusieurs Privat-Dozenten, se réunissait dans le bureau de l'auteur de ces lignes à la Chambre de commerce autrichienne. La plupart des participants appartenaient à la classe d'âge qui avait commencé ses études universitaires après la fin de la première Guerre mondiale. Certains étaient plus âgés. Ils étaient unis par un intérêt ardent pour l'ensemble du champ des sciences de l'action humaine. Dans les débats étaient traités des problèmes de philosophie, d'épistémologie, de théorie économique et des diverses branches de la recherche historique. Le Privat-Seminar fut interrompu lorsque, en 1934, l'auteur de ces lignes fut nommé à la chaire de relations économiques internationales à l'Institut universitaire de hautes études internationales de Genève, en Suisse.

À l'exception de Richard von Strigl, dont la mort précoce mit un terme prématuré à une brillante carrière scientifique, et de Ludwig Bettelheim-Gabillon, dont nous aurons davantage à dire, tous les membres du Privat-Seminar trouvèrent un champ approprié pour la poursuite de leur travail d'érudits, d'auteurs et d'enseignants en dehors de l'Autriche.

Dans le domaine de l'esprit, Vienne joua un rôle éminent durant les années comprises entre l'établissement du Parlement au début des années soixante et l'invasion des nazis en 1938. La floraison survint soudainement après des siècles de stérilité et d'apathie. La décadence avait déjà commencé bien des années avant que les nazis ne fissent irruption.

Chez toutes les nations et à toutes les périodes de l'histoire, les exploits intellectuels furent l'œuvre de quelques hommes et ne furent appréciés que par une petite élite. La multitude considérait ces hauts faits avec haine et dédain ; au mieux avec indifférence. En Autriche et à Vienne, l'élite était particulièrement réduite ; et la haine des masses et de leurs meneurs particulièrement venimeuse.

Chapter 4.

Böhm-Bawerk et Wieser comme membres du cabinet autrichien

L'impopularité de l'économie résulte de son analyse des effets des privilèges. Il est impossible d'invalider la démonstration des économistes selon laquelle tous les privilèges lèsent les intérêts du reste de la nation, ou du moins d'une grande partie de celle-ci, selon laquelle ceux qui en sont victimes ne toléreront l'existence de tels privilèges que si des privilèges leur sont accordés à eux aussi, et selon laquelle ensuite, lorsque tout le monde est privilégié, personne ne gagne mais tout le monde perd en raison de la baisse générale de la productivité du travail qui en résulte.2 Cependant, les avertissements des économistes sont ignorés par la convoitise de gens pleinement conscients de leur incapacité à réussir sur un marché concurrentiel sans le secours de privilèges particuliers. Ils sont convaincus qu'ils obtiendront des privilèges plus précieux que d'autres groupes, ou qu'ils seront en mesure d'empêcher, du moins pour un temps, l'octroi de tout privilège compensatoire à d'autres groupes. À leurs yeux, l'économiste n'est qu'un fauteur de troubles qui veut contrarier leurs plans.

Lorsque Menger, Böhm-Bawerk et Wieser entamèrent leurs carrières scientifiques, ils ne se préoccupaient pas des problèmes de politique économique ni du rejet de l'interventionnisme par l'économie classique. Ils considéraient comme leur vocation d'asseoir la théorie économique sur une base solide et ils étaient prêts à se consacrer entièrement à cette cause. Menger désapprouvait de tout cœur les politiques interventionnistes que le gouvernement autrichien — comme presque tous les gouvernements de l'époque — avait adoptées. Mais il ne croyait pas pouvoir contribuer à un retour à de bonnes politiques d'une autre manière qu'en exposant une bonne économie dans ses livres et ses articles ainsi que dans son enseignement universitaire.

Böhm-Bawerk rejoignit les services du ministère autrichien des Finances en 1890. À deux reprises, il exerça brièvement les fonctions de ministre des Finances dans un cabinet de transition. De 1900 à 1904, il fut ministre des Finances dans le cabinet dirigé par Ernest von Körber. Les principes de Böhm dans l'exercice de cette fonction étaient les suivants : le strict maintien de la parité-or de la monnaie légalement fixée, et un budget équilibré sans aucune aide de la banque centrale. Un érudit éminent, Ludwig Bettelheim-Gabillon, projetait de publier un ouvrage exhaustif analysant l'activité de Böhm-Bawerk au ministère des Finances. Malheureusement, les nazis tuèrent l'auteur et détruisirent son manuscrit.3

Wieser fut pendant quelque temps, durant la première Guerre mondiale, ministre du Commerce dans le cabinet autrichien. Toutefois, son action fut plutôt entravée par les pouvoirs étendus — déjà conférés avant l'entrée en fonction de Wieser — à un fonctionnaire du ministère, Richard Riedl. À vrai dire, seules des affaires d'importance secondaire furent laissées à la compétence de Wieser lui-même.

Chapter II.

Le conflit avec l'École historique allemande

1. Le rejet allemand de l'économie classique

L'hostilité que rencontrèrent les enseignements de la théorie économique classique sur le continent européen fut principalement provoquée par des préjugés politiques. L'économie politique, telle que la développèrent plusieurs générations de penseurs anglais, brillamment exposée par Hume et Adam Smith et perfectionnée par Ricardo, fut le produit le plus exquis de la philosophie des Lumières. Elle constituait le fond même de la doctrine libérale qui visait à l'établissement du gouvernement représentatif et à l'égalité de tous les individus devant la loi. Il n'était pas surprenant qu'elle fût rejetée par tous ceux dont elle attaquait les privilèges. Cette propension à dédaigner l'économie fut considérablement renforcée en Allemagne par l'esprit montant du nationalisme. La répudiation étroite d'esprit de la civilisation occidentale — philosophie, science, doctrine et institutions politiques, art et littérature — qui aboutit finalement au nazisme, trouva son origine dans un dénigrement passionné de l'économie politique britannique.

Il ne faut cependant pas oublier qu'il existait aussi d'autres motifs à cette révolte contre l'économie politique. Cette nouvelle branche du savoir soulevait des problèmes épistémologiques et philosophiques auxquels les érudits ne trouvèrent pas de solution satisfaisante. Elle ne pouvait être intégrée dans le système traditionnel de l'épistémologie et de la méthodologie. La tendance empiriste qui domine la philosophie occidentale suggérait de considérer l'économie comme une science expérimentale, à l'instar de la physique et de la biologie. L'idée même qu'une discipline traitant de problèmes « pratiques » comme les prix et les salaires pût avoir un caractère épistémologique différent de celui des autres disciplines traitant de questions pratiques dépassait l'entendement de l'époque. Mais, d'un autre côté, seuls les positivistes les plus bornés ne parvenaient pas à se rendre compte que des expériences ne pouvaient être conduites dans le domaine sur lequel l'économie cherche à fournir des connaissances.

Nous n'avons pas à traiter ici de la situation telle qu'elle se développa à l'âge du néopositivisme ou de l'hyperpositivisme du XXe siècle. Aujourd'hui, partout dans le monde, mais avant tout aux États-Unis, des légions de statisticiens s'affairent dans des instituts voués à ce que les gens croient être de la « recherche économique ». Ils rassemblent les chiffres fournis par les gouvernements et diverses unités commerciales, les réarrangent, les rajustent et les réimpriment, calculent des moyennes et tracent des graphiques. Ils s'imaginent qu'ils « mesurent » par là le « comportement » de l'humanité et qu'il n'y a aucune différence digne d'être mentionnée entre leurs méthodes d'investigation et celles appliquées dans les laboratoires de la recherche physique, chimique et biologique. Ils regardent avec pitié et mépris ces économistes qui, comme ils le disent, à la manière des botanistes de l'« Antiquité », s'appuient sur « beaucoup de pensée spéculative » au lieu de s'appuyer sur des « expériences ». Et ils sont pleinement convaincus que de leur effort incessant émergera un jour une connaissance définitive et complète qui permettra à l'autorité planificatrice de l'avenir de rendre tous les hommes parfaitement heureux.

Mais chez les économistes de la première partie du XIXe siècle, la mésinterprétation des fondements des sciences de l'action humaine n'allait pas encore aussi loin. Leurs tentatives pour traiter les problèmes épistémologiques de l'économie aboutirent, bien entendu, à un échec complet. Pourtant, rétrospectivement, nous pouvons dire que cette déconvenue fut une étape nécessaire sur la voie qui menait vers une solution plus satisfaisante du problème. Ce fut le traitement infructueux des méthodes des sciences morales par John Stuart Mill qui exposa involontairement la vanité de tous les arguments avancés en faveur de l'interprétation empiriste de la nature de l'économie.

Lorsque les Allemands commencèrent à étudier les ouvrages de l'économie classique britannique, ils acceptèrent sans le moindre scrupule l'hypothèse selon laquelle la théorie économique se déduit de l'expérience. Mais cette explication simple ne pouvait satisfaire ceux qui désapprouvaient les conclusions qu'il fallait, à partir de la doctrine classique, inférer pour l'action politique. Ils soulevèrent très vite des questions : l'expérience dont les auteurs britanniques tirèrent leurs théorèmes n'est-elle pas différente de l'expérience qui se serait présentée à un auteur allemand ? L'économie britannique n'est-elle pas défectueuse du fait que le matériau d'expérience dont elle est distillée n'était que la Grande-Bretagne, et seulement la Grande-Bretagne des George de Hanovre ? Existe-t-il, après tout, une science économique valable pour tous les pays, toutes les nations et toutes les époques ?

Il est évident de quelle manière ces trois questions furent résolues par ceux qui considéraient l'économie comme une discipline expérimentale. Mais une telle réponse équivalait à la négation apodictique de l'économie en tant que telle. L'École historique aurait été cohérente si elle avait rejeté l'idée même qu'une chose telle qu'une science économique fût possible, et si elle s'était scrupuleusement abstenue de formuler le moindre énoncé autre que des comptes rendus de ce qui s'était produit à un moment déterminé du passé dans une partie déterminée de la terre. L'anticipation des effets à attendre d'un événement déterminé ne peut se faire que sur la base d'une théorie qui revendique une validité générale et non pas seulement une validité pour ce qui s'est produit dans le passé dans un pays déterminé. L'École historique nia avec emphase qu'il existât des théorèmes économiques dotés d'une telle validité universelle. Mais cela ne l'empêcha pas de recommander ou de rejeter — au nom de la science — diverses opinions ou mesures nécessairement destinées à influer sur les conditions futures.

Il y avait, par exemple, la doctrine classique relative aux effets du libre-échange et du protectionnisme. Les critiques ne se lancèrent pas dans la tâche (désespérée) de découvrir quelque syllogisme erroné dans l'enchaînement du raisonnement de Ricardo. Ils se bornèrent à affirmer que des solutions « absolues » ne sont pas concevables en de telles matières. Il existe, disaient-ils, des situations historiques dans lesquelles les effets produits par le libre-échange ou par le protectionnisme diffèrent de ceux que décrit la théorie « abstraite » des auteurs « de cabinet ». Pour étayer leur point de vue, ils renvoyaient à divers précédents historiques. Ce faisant, ils négligeaient allègrement de considérer que les faits historiques, étant toujours le résultat conjoint de l'action d'une multitude de facteurs, ne sauraient prouver ni réfuter aucun théorème.

Ainsi l'économie politique dans le second Reich allemand, telle que la représentaient les professeurs d'université nommés par le gouvernement, dégénéra en une collection peu systématique et mal assortie de bribes de savoir diverses, empruntées à l'histoire, à la géographie, à la technologie, à la jurisprudence et à la politique partisane, lardée de remarques désobligeantes sur les erreurs des « abstractions » de l'école classique. La plupart des professeurs faisaient, dans leurs écrits et dans leurs cours, une propagande plus ou moins zélée en faveur des politiques du gouvernement impérial : conservatisme autoritaire, Sozialpolitik, protectionnisme, armements considérables et nationalisme agressif. Il serait injuste de considérer cette intrusion de la politique dans le traitement de l'économie politique comme un phénomène spécifiquement allemand. Elle avait pour cause ultime le caractère vicieux de l'interprétation épistémologique de la théorie économique, un défaut qui ne se limitait pas à l'Allemagne.

Un second facteur qui faisait que l'Allemagne du XIXe siècle en général, et tout particulièrement les universités allemandes, regardaient l'économie politique britannique d'un œil méfiant était sa préoccupation pour la richesse et son lien avec la philosophie utilitariste.

Les définitions alors dominantes de l'économie politique la décrivaient comme la science traitant de la production et de la répartition de la richesse. Une telle discipline ne pouvait être que méprisable aux yeux des professeurs allemands. Les professeurs se voyaient eux-mêmes comme des hommes qui se consacraient avec abnégation à la poursuite du pur savoir et qui ne se souciaient pas, à la manière des cohortes de faiseurs d'argent banausiques, des biens terrestres. La simple mention de choses aussi viles que la richesse et l'argent était taboue parmi des gens qui se targuaient de leur haute culture (Bildung). Les professeurs d'économie ne pouvaient préserver leur rang dans le cercle de leurs collègues qu'en faisant valoir que l'objet de leurs études n'était pas les vils soucis des affaires en quête de profit, mais la recherche historique, par exemple sur les hauts faits sublimes des Électeurs de Brandebourg et des rois de Prusse.

Non moins grave était la question de l'utilitarisme. La philosophie utilitariste n'était pas tolérée dans les universités allemandes. Des deux utilitaristes allemands les plus éminents, Ludwig Feuerbach n'obtint jamais le moindre poste d'enseignement, tandis que Rudolf von Jhering était professeur de droit romain. Tous les malentendus qui, depuis plus de deux mille ans, ont été avancés contre l'hédonisme et l'eudémonisme furent ressassés par les professeurs de Staatswissenschaften dans leur critique des économistes britanniques.4 Si rien d'autre n'avait éveillé les soupçons des savants allemands, ils auraient condamné l'économie politique pour la seule raison que Bentham et les Mill y avaient contribué.

Chapter 2.

La stérilité de l'Allemagne dans le domaine de l'économie politique

Les universités allemandes étaient possédées et administrées par les divers royaumes et grands-duchés qui formaient le Reich.5 Les professeurs étaient des fonctionnaires et, à ce titre, devaient obéir strictement aux ordres et aux règlements édictés par leurs supérieurs, les bureaucrates des ministères de l'instruction publique. Cette subordination totale et inconditionnelle des universités et de leur enseignement à la suprématie des gouvernements fut contestée — en vain — par l'opinion publique libérale allemande, lorsqu'en 1837 le roi de Hanovre révoqua sept professeurs de l'université de Göttingen qui avaient protesté contre la violation de la constitution par le roi. Les gouvernements ne tinrent aucun compte de la réaction du public. Ils continuèrent de révoquer les professeurs dont ils ne partageaient pas les doctrines politiques ou religieuses. Mais au bout d'un certain temps, ils recoururent à des méthodes plus subtiles et plus efficaces pour faire des professeurs des soutiens loyaux de la politique officielle. Ils passaient les candidats au crible avec scrupule avant de les nommer. Seuls des hommes sûrs obtenaient les chaires. Ainsi la question de la liberté académique passa à l'arrière-plan. Les professeurs, de leur propre gré, n'enseignaient que ce que le gouvernement leur permettait d'enseigner.

La guerre de 1866 avait mis fin au conflit constitutionnel prussien. Le parti du roi — le parti conservateur des Junkers, conduit par Bismarck — triompha du parti progressiste prussien, qui défendait le gouvernement parlementaire, et de même des groupes démocrates de l'Allemagne du Sud. Dans le nouveau cadre politique, d'abord celui du Norddeutscher Bund, puis, après 1871, celui du Deutsches Reich, il ne restait plus de place pour les doctrines « étrangères » du manchestérisme et du laissez faire. Les vainqueurs de Königgrätz et de Sedan estimaient n'avoir rien à apprendre de la « nation de boutiquiers » — les Britanniques — ni des Français vaincus.

Au déclenchement de la guerre de 1870, l'un des savants allemands les plus éminents, Emil du Bois-Reymond, se vantait que l'université de Berlin fût « la garde du corps intellectuelle de la maison de Hohenzollern ». Cela ne signifiait pas grand-chose pour les sciences de la nature. Mais cela avait un sens très clair et très précis pour les sciences de l'action humaine. Les titulaires des chaires d'histoire et de Staatswissenschaften (c'est-à-dire la science politique, comprenant tout ce qui touche à l'économie et aux finances) savaient ce que leur souverain attendait d'eux. Et ils livrèrent la marchandise.

De 1882 à 1907, Friedrich Althoff fut au ministère prussien de l'instruction, chargé des affaires universitaires. Il régna sur les universités prussiennes en dictateur. Comme la Prusse comptait le plus grand nombre de chaires lucratives et offrait donc le terrain le plus favorable aux savants ambitieux, les professeurs des autres États allemands, voire ceux d'Autriche et de Suisse, aspiraient à s'assurer des postes en Prusse. Ainsi Althoff pouvait, en règle générale, leur faire eux aussi accepter pratiquement ses principes et ses opinions. Dans toutes les matières relevant des sciences sociales et des disciplines historiques, Althoff s'en remettait entièrement aux conseils de son ami Gustav von Schmoller. Schmoller avait un flair infaillible pour séparer les brebis des boucs.

Dans le deuxième et le troisième quart du XIXe siècle, quelques professeurs allemands écrivirent de précieuses contributions à la théorie économique. Il est vrai que les contributions les plus remarquables de cette période, celles de Thünen et de Gossen, ne furent pas l'œuvre de professeurs, mais d'hommes qui n'occupaient pas de poste d'enseignement. Toutefois, les livres des professeurs Hermann, Mangoldt et Knies resteront dans la mémoire de l'histoire de la pensée économique. Mais après 1866, les hommes qui embrassèrent la carrière universitaire n'avaient que mépris pour les « abstractions exsangues ». Ils publiaient des études historiques, de préférence celles qui traitaient des conditions de travail du passé récent. Beaucoup d'entre eux étaient fermement convaincus que la tâche première des économistes était d'aider le « peuple » dans la guerre de libération qu'il menait contre les « exploiteurs », et que les chefs du peuple, désignés par Dieu, étaient les dynasties, en particulier les Hohenzollern.

3. Le Methodenstreit

Dans les Untersuchungen, Menger rejeta les idées épistémologiques qui sous-tendaient les écrits de l'école historique. Schmoller publia de ce livre un compte rendu plutôt méprisant. Menger réagit, en 1884, par un pamphlet, Die Irrtümer des Historismus in der Deutschen Nationalökonomie. Les diverses publications qu'engendra cette controverse sont connues sous le nom de Methodenstreit, la querelle des méthodes.

Le Methodenstreit ne contribua que peu à l'éclaircissement des problèmes en jeu. Menger était trop sous l'emprise de l'empirisme de John Stuart Mill pour pousser son propre point de vue jusqu'à ses pleines conséquences logiques. Schmoller et ses disciples, tenus de défendre une position intenable, ne saisirent même pas ce dont il était question dans la controverse.

Le terme de Methodenstreit est, bien entendu, trompeur. Car l'enjeu n'était pas de découvrir la procédure la plus appropriée pour le traitement des problèmes communément considérés comme des problèmes économiques. La question en litige était essentiellement de savoir s'il pouvait exister une science, autre que l'histoire, traitant d'aspects de l'action humaine.

Il y avait, tout d'abord, le déterminisme matérialiste radical, une philosophie alors presque universellement admise en Allemagne par les physiciens, les chimistes et les biologistes, bien qu'elle n'eût jamais été expressément et clairement formulée. Telle que ces gens la concevaient, les idées, les volitions et les actions humaines sont produites par des événements physiques et chimiques que les sciences de la nature décriront un jour de la même manière qu'elles décrivent aujourd'hui l'apparition d'un composé chimique à partir de la combinaison de plusieurs ingrédients. Comme seule voie pouvant mener à cet accomplissement scientifique ultime, ils préconisaient l'expérimentation dans les laboratoires de physiologie et de biologie.

Schmoller et ses disciples rejetaient passionnément cette philosophie, non parce qu'ils en percevaient les insuffisances, mais parce qu'elle était incompatible avec les principes religieux du gouvernement prussien. Ils lui préféraient en réalité une doctrine qui ne différait que fort peu du positivisme de Comte (qu'ils décriaient, bien sûr, publiquement en raison de son athéisme et de son origine française). En fait, le positivisme, interprété raisonnablement, doit aboutir au déterminisme matérialiste. Mais la plupart des disciples de Comte n'étaient pas explicites à cet égard. Leurs discussions n'excluaient pas toujours la conclusion que les lois de la physique sociale (la sociologie), dont l'établissement constituait selon eux le but suprême de la science, pouvaient être découvertes par ce qu'ils appelaient une méthode plus « scientifique » de traiter le matériau rassemblé par les procédés traditionnels des historiens. Telle était la position que Schmoller embrassait à l'égard de l'économie politique. Il reprochait sans cesse aux économistes d'avoir tiré prématurément des inférences d'un matériau quantitativement insuffisant. Ce qu'il fallait, à son avis, pour substituer une science réaliste de l'économie aux généralisations hâtives des économistes britanniques « de cabinet », c'était davantage de statistiques, davantage d'histoire et davantage de collecte de « matériau ». À partir des résultats d'une telle recherche, les économistes de l'avenir, soutenait-il, dégageraient un jour des aperçus nouveaux par « induction ».

Schmoller était si confus qu'il ne vit pas l'incompatibilité entre sa propre doctrine épistémologique et le rejet de l'attaque du positivisme contre l'histoire. Il ne se rendit pas compte de l'abîme qui séparait ses vues de celles des philosophes allemands qui démolirent les idées du positivisme sur l'usage et le traitement de l'histoire — d'abord Dilthey, puis Windelband, Rickert et Max Weber. Dans le même article où il censurait les Grundsätze de Menger, il rendit également compte du premier livre important de Dilthey, son Einleitung in die Geisteswissenschaften. Mais il ne saisit pas le fait que la teneur de la doctrine de Dilthey était l'anéantissement de la thèse fondamentale de sa propre épistémologie, à savoir que certaines lois du développement social pouvaient être distillées de l'expérience historique.

4. Les aspects politiques du Methodenstreit

La philosophie britannique du libre-échange triompha au XIXe siècle dans les pays d'Europe occidentale et centrale. Elle démolit l'idéologie chancelante de l'État providence autoritaire (landesfürstlicher Wohlfahrtsstaat) qui avait guidé les politiques des principautés allemandes au XVIIIe siècle. Même la Prusse se tourna temporairement vers le libéralisme. Les points culminants de sa période de libre-échange furent le tarif douanier du Zollverein de 1865 et le Code des métiers (Gewerbeordnung) de 1869 pour le territoire du Norddeutscher Bund (plus tard le Deutsches Reich). Mais très vite, le gouvernement de Bismarck commença à inaugurer sa Sozialpolitik, le système de mesures interventionnistes telles que la législation du travail, la sécurité sociale, les attitudes favorables aux syndicats, l'imposition progressive, les tarifs protecteurs, les cartels et le dumping.3

Si l'on s'efforce de réfuter la critique dévastatrice que la science économique adresse à la pertinence de tous ces dispositifs interventionnistes, on est contraint de nier l'existence même — sans même parler des prétentions épistémologiques — d'une science économique, ainsi que de la praxéologie. C'est ce qu'ont toujours fait tous les champions de l'autoritarisme, de l'omnipotence de l'État et des politiques de « bien-être ». Ils reprochent à la science économique d'être « abstraite » et préconisent un mode « visualisant » (anschaulich) de traitement des problèmes en question. Ils soulignent que les matières de ce domaine sont trop compliquées pour être décrites au moyen de formules et de théorèmes. Ils affirment que les diverses nations et races diffèrent tellement les unes des autres que leurs actions ne sauraient être appréhendées par une théorie uniforme ; il faut autant de théories économiques qu'il y a de nations et de races. D'autres ajoutent que, même au sein d'une même nation ou race, l'action économique diffère selon les diverses époques de l'histoire. Ces objections et d'autres semblables, souvent incompatibles entre elles, sont avancées afin de discréditer la science économique en tant que telle.

En fait, la science économique disparut entièrement des universités de l'Empire allemand. Il restait à l'université de Bonn un unique épigone de l'économie classique, Heinrich Dietzel, qui, toutefois, ne comprit jamais ce que signifiait la théorie de la valeur subjective. Dans toutes les autres universités, les enseignants s'employaient à tourner en ridicule la science économique et les économistes. Il ne vaut pas la peine de s'attarder sur la matière qui fut transmise comme substitut de la science économique à Berlin, à Munich et dans d'autres universités du Reich. Personne ne se soucie plus aujourd'hui de tout ce que Gustav von Schmoller, Adolf Wagner, Lujo Brentano et leurs nombreux adeptes écrivirent dans leurs volumineux ouvrages et revues.

La portée politique de l'œuvre de l'École historique tint au fait qu'elle rendit l'Allemagne propice aux idées dont l'acceptation rendit populaires auprès du peuple allemand toutes ces politiques désastreuses qui aboutirent aux grandes catastrophes. L'impérialisme agressif qui se solda deux fois par la guerre et la défaite, l'inflation sans limites du début des années vingt, la Zwangswirtschaft et toutes les horreurs du régime nazi furent les réalisations d'hommes politiques qui agirent comme le leur avaient enseigné les champions de l'École historique.

Schmoller, ses amis et ses disciples préconisaient ce que l'on a appelé le socialisme d'État, c'est-à-dire un système de socialisme — de planification — dans lequel la direction suprême serait aux mains de l'aristocratie des Junkers. C'était cette variété de socialisme que visaient Bismarck et ses successeurs. La timide opposition qu'ils rencontrèrent de la part d'un petit groupe d'hommes d'affaires était négligeable, non pas tant en raison du fait que ces opposants n'étaient pas nombreux, mais parce que leurs efforts manquaient de tout appui idéologique. Il n'y avait plus en Allemagne aucun penseur libéral. La seule résistance qui fut opposée au parti du socialisme d'État vint du parti marxiste des sociaux-démocrates. À l'instar des socialistes de Schmoller — les socialistes de la chaire (Kathedersozialisten) —, les marxistes préconisaient le socialisme. La seule différence entre les deux groupes résidait dans le choix des hommes qui devaient diriger le conseil suprême de planification : les Junkers, les professeurs et la bureaucratie de la Prusse des Hohenzollern, ou bien les responsables du parti social-démocrate et les syndicats qui leur étaient affiliés.

Ainsi, les seuls adversaires sérieux que l'École de Schmoller eut à combattre en Allemagne furent les marxistes. Dans cette controverse, ces derniers prirent très vite le dessus. Car ils possédaient au moins un corps de doctrine, si défectueux et contradictoire fût-il, tandis que les enseignements de l'École historique étaient plutôt la négation de toute théorie. En quête d'un minimum d'appui théorique, l'École de Schmoller commença peu à peu à emprunter au fonds spirituel des marxistes. Finalement, Schmoller lui-même souscrivit en grande partie à la doctrine marxiste de la lutte des classes et de l'imprégnation « idéologique » de la pensée par l'appartenance de classe du penseur. L'un de ses amis et collègues professeurs, Wilhelm Lexis, élabora une théorie de l'intérêt qu'Engels qualifia de paraphrase de la théorie marxiste de l'exploitation.6 Ce fut un effet des écrits des champions de la Sozialpolitik que l'épithète « bourgeois » (bürgerlich) acquît dans la langue allemande une connotation péjorative.

L'écrasante défaite de la Première Guerre mondiale ruina le prestige des princes, des aristocrates et des bureaucrates allemands. Les adeptes de l'École historique et de la Sozialpolitik reportèrent leur loyauté sur divers groupuscules, d'où émergea finalement le Parti national-socialiste allemand des travailleurs, les nazis.

La ligne droite qui mène de l'œuvre de l'École historique au nazisme ne saurait être montrée en esquissant l'évolution de l'un des fondateurs de l'École. Car les protagonistes de l'époque du Methodenstreit avaient achevé le cours de leur vie avant la défaite de 1918 et l'ascension de Hitler. Mais la vie de l'homme le plus marquant de la deuxième génération de l'École illustre toutes les phases de l'économie universitaire allemande dans la période allant de Bismarck à Hitler.

Werner Sombart fut de loin le plus doué des étudiants de Schmoller. Il n'avait que vingt-cinq ans lorsque son maître, au plus fort du Methodenstreit, lui confia la tâche de recenser et d'anéantir le livre de Wieser, Der natürliche Wert. Le fidèle disciple condamna le livre comme « entièrement dénué de fondement ».⁶ Vingt ans plus tard, Sombart se vanta d'avoir consacré une bonne part de sa vie à combattre pour Marx.7 Lorsque la guerre éclata en 1914, Sombart publia un livre, Händler und Helden (Marchands et héros).8 Il y rejetait, dans un langage grossier et ordurier, tout ce qui était britannique ou anglo-saxon, mais avant tout la philosophie et l'économie britanniques, comme une manifestation d'une vile mentalité de maquignon. Après la guerre, Sombart révisa son livre sur le socialisme. Avant la guerre, il avait paru en neuf éditions.⁹ Tandis que les éditions d'avant-guerre avaient fait l'éloge du marxisme, la dixième édition l'attaqua avec fanatisme, en particulier en raison de son caractère « prolétarien » et de son manque de patriotisme et de nationalisme. Quelques années plus tard, Sombart tenta de raviver le Methodenstreit par un volume rempli d'invectives contre des économistes dont il était incapable de comprendre la pensée.9 Puis, lorsque les nazis s'emparèrent du pouvoir, il couronna une carrière littéraire de quarante-cinq ans par un livre sur le socialisme allemand. L'idée directrice de cet ouvrage était que le Führer reçoit ses ordres de Dieu, le Führer suprême de l'univers, et que le Führertum est une révélation permanente.10

Tel fut le progrès de l'économie académique allemande, de la Glorification par Schmoller des Électeurs et des Rois Hohenzollern à la canonisation d'Adolf Hitler par Sombart.

5. Le libéralisme des économistes autrichiens

Platon rêvait du tyran bienveillant qui confierait au sage philosophe le pouvoir d'établir le système social parfait. Les Lumières ne fondèrent pas leurs espoirs sur l'apparition plus ou moins accidentelle de gouvernants bien intentionnés et de sages prévoyants. Leur optimisme quant à l'avenir de l'humanité reposait sur la double foi en la bonté de l'homme et en son esprit rationnel. Par le passé, une minorité de scélérats — rois fourbes, prêtres sacrilèges, nobles corrompus — avait pu faire le mal. Mais désormais — selon la doctrine des Lumières —, l'homme ayant pris conscience de la puissance de sa raison, il n'y a plus à craindre une rechute dans les ténèbres et les défaillances des âges révolus. Chaque nouvelle génération ajoutera quelque chose au bien accompli par ses ancêtres. Ainsi l'humanité est-elle à la veille d'un progrès continu vers des conditions plus satisfaisantes. Progresser sans cesse est dans la nature de l'homme. Il est vain de se plaindre de la prétendue félicité perdue d'un fabuleux âge d'or. L'état idéal de la société est devant nous, non derrière nous.

La plupart des hommes politiques libéraux, progressistes et démocrates du XIXe siècle qui préconisaient le gouvernement représentatif et le suffrage universel étaient guidés par une ferme confiance en l'infaillibilité de l'esprit rationnel de l'homme du commun. À leurs yeux, les majorités ne pouvaient se tromper. Les idées qui émanaient du peuple et qui étaient approuvées par les électeurs ne pouvaient qu'être bénéfiques au bien commun.

Il importe de comprendre que les arguments avancés en faveur du gouvernement représentatif par le petit groupe de philosophes libéraux étaient tout autres et n'impliquaient aucune référence à une prétendue infaillibilité des majorités. Hume avait fait observer que le gouvernement repose toujours sur l'opinion. À la longue, l'opinion du grand nombre l'emporte toujours. Un gouvernement qui n'est pas soutenu par l'opinion de la majorité doit tôt ou tard perdre son pouvoir ; s'il n'abdique pas, il est violemment renversé par le grand nombre. Les peuples ont le pouvoir de placer en fin de compte aux commandes les hommes disposés à gouverner selon les principes que la majorité juge adéquats. Il n'existe pas, à la longue, de gouvernement impopulaire maintenant un système que la multitude condamne comme inéquitable. La raison d'être du gouvernement représentatif n'est pas que les majorités seraient divines et infaillibles. C'est l'intention de réaliser par des méthodes pacifiques l'ajustement en fin de compte inévitable du système politique, et des hommes qui en actionnent les mécanismes de direction, à l'idéologie de la majorité. Les horreurs de la révolution et de la guerre civile peuvent être évitées si l'on peut déloger en douceur un gouvernement mal aimé lors de l'élection suivante.

Les vrais libéraux soutenaient fermement que l'économie de marché, le seul système économique qui garantisse une amélioration constamment progressive du bien-être matériel de l'humanité, ne peut fonctionner que dans une atmosphère de paix non troublée. Ils préconisaient le gouvernement par les représentants élus du peuple parce qu'ils tenaient pour acquis que seul ce système préservera durablement la paix, tant dans les affaires intérieures qu'extérieures.

Ce qui séparait ces vrais libéraux du culte aveugle de la majorité professé par les soi-disant radicaux, c'est qu'ils fondaient leur optimisme quant à l'avenir de l'humanité non pas sur une confiance mystique en l'infaillibilité des majorités, mais sur la conviction que la force d'un argument logique solide est irrésistible. Ils ne manquaient pas de voir que l'immense majorité des hommes du commun sont à la fois trop bornés et trop indolents pour suivre et assimiler de longues chaînes de raisonnement. Mais ils espéraient que ces masses, précisément en raison de leur lourdeur et de leur indolence, ne pourraient s'empêcher de souscrire aux idées que les intellectuels leur apporteraient. Du jugement sûr de la minorité cultivée et de sa capacité à persuader la majorité, les grands chefs du mouvement libéral du XIXe siècle attendaient l'amélioration constante des affaires humaines.

À cet égard, il y avait plein accord entre Carl Menger et ses deux premiers disciples, Wieser et Böhm-Bawerk. Parmi les papiers non publiés de Menger, le professeur Hayek découvrit une note ainsi rédigée : « Il n'est pas de meilleur moyen de mettre au jour l'absurdité d'un mode de raisonnement que de le laisser suivre son cours jusqu'au bout. » Tous trois aimaient se référer à l'argumentation de Spinoza dans le premier livre de son Éthique, qui s'achève sur la célèbre maxime : « Sane sicut lux se ipsam et tenebras manifestat, sic veritas norma sui et falsi. » Ils considéraient avec sérénité la propagande passionnée tant de l'École historique que du marxisme. Ils étaient pleinement convaincus que les dogmes logiquement indéfendables de ces factions finiraient par être rejetés par tous les hommes raisonnables, précisément en raison de leur absurdité, et que les masses des hommes du commun suivraient nécessairement la direction des intellectuels.11

La sagesse de ce mode d'argumentation se manifeste dans le fait qu'il évite la pratique répandue qui consiste à opposer une prétendue psychologie au raisonnement logique. Il est vrai que les erreurs de raisonnement sont souvent causées par la disposition de l'individu à préférer une conclusion erronée à la conclusion correcte. Il existe même des foules de gens dont les affects empêchent purement et simplement de penser droitement. Mais il y a loin de l'établissement de ces faits aux doctrines qui, dans la dernière génération, ont été enseignées sous l'étiquette de « sociologie de la connaissance ». La pensée et le raisonnement humains, la science et la technique humaines sont le produit d'un processus social dans la mesure où le penseur individuel se trouve confronté aux réalisations comme aux erreurs de ses prédécesseurs et entre dans une discussion virtuelle avec eux, que ce soit en y adhérant ou en s'en écartant. Il est possible pour l'histoire des idées de rendre compréhensibles aussi bien les défaillances que les exploits d'un homme en analysant les conditions dans lesquelles il a vécu et travaillé. Ce n'est qu'en ce sens qu'il est permis de se référer à ce que l'on appelle l'esprit d'une époque, d'une nation, d'un milieu. Mais c'est un raisonnement circulaire que de tenter d'expliquer l'émergence d'une idée, et moins encore de la justifier, en se référant à l'environnement de son auteur. Les idées jaillissent toujours de l'esprit d'un individu, et l'histoire ne peut rien en dire de plus, sinon qu'elles ont été engendrées à un instant déterminé par un individu déterminé. Il n'existe pas d'autre excuse à la pensée erronée d'un homme que ce qu'un gouvernement autrichien déclara un jour à propos du cas d'un général vaincu : que nul n'est responsable de n'être pas un génie. La psychologie peut nous aider à expliquer pourquoi un homme a échoué dans sa pensée. Mais aucune explication de ce genre ne peut convertir le faux en vrai.

Les économistes autrichiens ont rejeté sans condition le relativisme logique impliqué dans les enseignements de l'École historique prussienne. À l'encontre des déclarations de Schmoller et de ses disciples, ils soutenaient qu'il existe un corps de théorèmes économiques valables pour toute action humaine, indépendamment du temps et du lieu, des caractéristiques nationales et raciales des acteurs, ainsi que de leurs idéologies religieuses, philosophiques et éthiques.

On ne saurait surestimer la grandeur du service que ces trois économistes autrichiens ont rendu en défendant la cause de l'économie politique contre la vaine critique de l'historicisme. De leurs convictions épistémologiques ils ne tiraient aucun optimisme quant à l'évolution future de l'humanité. Quoi que l'on puisse dire en faveur de la pensée logique correcte, cela ne prouve pas que les générations d'hommes à venir surpasseront leurs ancêtres en effort et en réalisations intellectuels. L'histoire montre que, maintes et maintes fois, des périodes d'accomplissements mentaux merveilleux ont été suivies de périodes de décadence et de régression. Nous ignorons si la prochaine génération engendrera des hommes capables de poursuivre dans la voie tracée par les génies qui ont rendu les derniers siècles si glorieux. Nous ne savons rien des conditions biologiques qui permettent à un homme de faire un pas en avant dans la marche du progrès intellectuel. Nous ne pouvons exclure l'hypothèse qu'il y ait des limites à l'ascension intellectuelle ultérieure de l'homme. Et nous ne savons assurément pas si, dans cette ascension, il n'existe pas un point au-delà duquel les chefs de file intellectuels ne parviennent plus à convaincre les masses et à les faire les suivre.

L'inférence que les économistes autrichiens tiraient de ces prémisses était que, s'il est du devoir d'un esprit pionnier d'accomplir tout ce que ses facultés lui permettent de réaliser, il ne lui incombe pas de faire de la propagande pour ses idées, et encore moins d'employer des méthodes douteuses afin de rendre ses pensées agréables aux gens. Ils ne se souciaient pas de la diffusion de leurs écrits. Menger ne publia pas de seconde édition de ses célèbres Grundsätze, bien que l'ouvrage fût épuisé depuis longtemps, que les exemplaires d'occasion se vendissent à des prix élevés et que l'éditeur le pressât sans cesse d'y consentir.

La préoccupation principale et unique des économistes autrichiens était de contribuer au progrès de l'économie politique. Ils n'ont jamais cherché à s'assurer le soutien de quiconque par d'autres moyens que par la force de conviction déployée dans leurs livres et leurs articles. Ils considéraient avec indifférence le fait que les universités des pays de langue allemande, et même bon nombre des universités autrichiennes, fussent hostiles à l'économie politique en tant que telle, et plus encore aux nouvelles doctrines économiques du subjectivisme.

Chapter 1.

L'« École autrichienne » et l'Autriche

Lorsque les professeurs allemands accolèrent l'épithète d'« autrichien » aux théories de Menger et de ses deux premiers disciples et continuateurs, ils l'entendaient en un sens péjoratif. Après la bataille de Königgrätz, la qualification d'une chose comme autrichienne eut toujours une telle coloration à Berlin, ce « quartier général du Geist », comme l'appelait Herbert Spencer d'un ton railleur.12 Mais la calomnie ainsi visée se retourna contre ses auteurs. Très vite, la désignation d'« École autrichienne » fut célèbre dans le monde entier.

Bien entendu, la pratique consistant à attacher une étiquette nationale à un courant de pensée est nécessairement trompeuse. Fort peu d'Autrichiens — et d'ailleurs de non-Autrichiens — connaissaient quoi que ce fût en économie politique, et plus restreint encore était le nombre de ces Autrichiens que l'on pouvait appeler économistes, si généreux que l'on fût dans l'attribution de cette dénomination. En outre, il y avait parmi les économistes autrichiens certains qui ne travaillaient pas dans la ligne que l'on appelait l'« École autrichienne » ; les plus connus d'entre eux étaient les mathématiciens Rudolf Auspitz et Richard Lieben, et plus tard Alfred Amonn et Josef Schumpeter. D'autre part, le nombre des économistes étrangers qui s'appliquaient à poursuivre l'œuvre inaugurée par les « Autrichiens » ne cessait de croître. Au début, il arriva parfois que les efforts de ces économistes britanniques, américains et autres non-Autrichiens rencontrassent de l'opposition dans leur propre pays et qu'ils fussent ironiquement qualifiés d'« Autrichiens » par leurs critiques. Mais au bout de quelques années, toutes les idées essentielles de l'École autrichienne furent dans l'ensemble acceptées comme partie intégrante de la théorie économique. Vers l'époque de la mort de Menger (1921), on ne distinguait plus entre une École autrichienne et le reste de l'économie politique. L'appellation d'« École autrichienne » devint le nom donné à un chapitre important de l'histoire de la pensée économique ; ce n'était plus le nom d'une secte particulière dotée de doctrines différentes de celles des autres économistes.

Il y avait, certes, une exception. L'interprétation des causes et du déroulement du cycle économique que le présent auteur a fournie, d'abord dans sa Théorie de la monnaie et du crédit13 et finalement dans son traité L'Action humaine,14 sous le nom de théorie monétaire ou théorie du crédit de circulation du cycle économique, fut appelée par certains auteurs la théorie autrichienne du cycle économique. Comme toutes les étiquettes nationales de ce genre, celle-ci aussi est contestable. La théorie du crédit de circulation est une continuation, un élargissement et une généralisation d'idées développées pour la première fois par la Currency School britannique, ainsi que de quelques additions qui leur furent apportées par des économistes ultérieurs, parmi lesquels le Suédois Knut Wicksell.

Puisqu'il a été inévitable de se référer à l'étiquette nationale d'« École autrichienne », on peut ajouter quelques mots sur le groupe linguistique auquel appartenaient les économistes autrichiens. Menger, Böhm-Bawerk et Wieser étaient des Autrichiens allemands ; leur langue était l'allemand et ils écrivaient leurs livres en allemand. Il en va de même de leurs étudiants les plus éminents : Johann von Komorzynski, Hans Mayer, Robert Meyer, Richard Schiffler, Richard von Strigl et Robert Zuckerkandl. En ce sens, l'œuvre de l'« École autrichienne » est une réalisation de la philosophie et de la science allemandes. Mais parmi les étudiants de Menger, Böhm-Bawerk et Wieser, il y avait aussi des Autrichiens non allemands. Deux d'entre eux se sont distingués par des contributions éminentes, les Tchèques Franz Cuhel et Karel Englis.


Chapter 2.

La portée historique du Methodenstreit

L'état particulier des conditions idéologiques et politiques de l'Allemagne dans le dernier quart du XIXe siècle engendra le conflit entre deux écoles de pensée dont sont issus le Methodenstreit et l'appellation d'« École autrichienne ». Mais l'antagonisme qui se manifesta dans ce débat n'est pas confiné à une époque ou à un pays déterminés. Il est pérenne. Telle qu'est la nature humaine, il est inévitable dans toute société où la division du travail et son corollaire, l'échange marchand, ont atteint une intensité telle que la subsistance de chacun dépend de la conduite d'autrui. Dans une telle société, chacun est servi par ses semblables et, en retour, il les sert. Les services sont rendus volontairement : pour amener un semblable à faire quelque chose pour moi, je dois lui offrir quelque chose qu'il préfère à l'abstention de faire cette chose. Tout le système repose sur ce caractère volontaire des services échangés. D'inexorables conditions naturelles empêchent l'homme de s'abandonner à une jouissance insouciante de son existence. Mais son intégration dans la communauté de l'économie de marché est spontanée, résultat de la conviction qu'il n'existe pas pour lui de meilleure méthode de survie, ni d'ailleurs aucune autre.

Cependant, le sens et la portée de cette spontanéité ne sont saisis que par les économistes. Tous ceux qui ne sont pas familiers de l'économie politique, c'est-à-dire l'immense majorité, ne voient aucune raison de ne pas contraindre par la force d'autres personnes à faire ce que celles-ci ne sont pas disposées à faire de leur propre gré. Que l'appareil de contrainte physique auquel on a recours dans de telles entreprises soit celui du pouvoir de police du gouvernement ou bien une force de « piquet » illégale dont le gouvernement tolère la violence, cela ne fait aucune différence. Ce qui importe, c'est la substitution de la contrainte à l'action volontaire.

En raison d'une constellation déterminée de conditions politiques que l'on pourrait qualifier d'accidentelle, le rejet de la philosophie de la coopération pacifique fut, à l'époque moderne, élaboré pour la première fois en une doctrine d'ensemble par des sujets de l'État prussien. Les victoires des trois guerres de Bismarck avaient enivré les savants allemands, dont la plupart étaient au service du gouvernement. Certains tenaient pour un fait caractéristique que l'adoption des idées de l'école de Schmoller fut la plus lente dans les pays dont les armées avaient été défaites en 1866 et 1870. Il est évidemment absurde de chercher quelque lien que ce soit entre l'essor de la théorie économique autrichienne et les défaites, les échecs et les déconvenues du régime des Habsbourg. Pourtant, le fait que les universités d'État françaises se tinrent à l'écart de l'historicisme et de la Sozialpolitik plus longtemps que celles des autres nations fut certainement dû, du moins dans une certaine mesure, à l'étiquette prussienne attachée à ces doctrines. Mais ce retard n'eut guère d'importance pratique. La France, comme tous les autres pays, devint un bastion de l'interventionnisme et proscrivit l'économie politique.

L'accomplissement philosophique des idées glorifiant l'ingérence du gouvernement, c'est-à-dire l'action des gendarmes en armes, fut l'œuvre de Nietzsche et de Georges Sorel. Ils forgèrent la plupart des slogans qui guidèrent les boucheries du bolchevisme, du fascisme et du nazisme. Les intellectuels exaltant les délices du meurtre, les écrivains plaidant pour la censure, les philosophes jugeant les mérites des penseurs et des auteurs non d'après la valeur de leurs contributions mais d'après leurs hauts faits sur les champs de bataille,15 sont les guides spirituels de notre époque de lutte perpétuelle. Quel spectacle offraient ces auteurs et professeurs américains qui attribuaient l'origine de l'indépendance politique et de la constitution de leur propre nation à une habile manœuvre des « intérêts » et qui jetaient des regards pleins de convoitise vers le paradis soviétique de la Russie !

La grandeur du XIXe siècle tint au fait que, dans une certaine mesure, les idées de l'économie classique devinrent la philosophie dominante de l'État et de la société. Elles transformèrent la société d'ordres traditionnelle en nations de citoyens libres, l'absolutisme royal en gouvernement représentatif, et surtout la misère des masses sous l'ancien régime en bien-être du plus grand nombre sous le laissez faire capitaliste. Aujourd'hui, la réaction de l'étatisme et du socialisme sape les fondements de la civilisation et de la prospérité occidentales. Peut-être ont-ils raison, ceux qui affirment qu'il est trop tard pour empêcher le triomphe final de la barbarie et de la destruction. Quoi qu'il en soit, une chose est certaine. La société, c'est-à-dire la coopération pacifique des hommes sous le principe de la division du travail, ne peut exister et fonctionner que si elle adopte des politiques que l'analyse économique déclare propres à atteindre les fins recherchées. La pire illusion de notre époque est la confiance superstitieuse placée dans des panacées qui — comme les économistes l'ont démontré de façon irréfutable — sont contraires au but.

Les gouvernements, les partis politiques, les groupes de pression et les bureaucrates de la hiérarchie éducative croient pouvoir éviter les conséquences inévitables de mesures inadéquates en boycottant et en réduisant au silence les économistes indépendants. Mais la vérité subsiste et agit, même s'il ne reste personne pour l'énoncer.

APPARATUS

Notes

Footnotes

  1. Cf. H. Oswalt, Vorträge über wirtschaftliche Grundbegriffe, 3rd ed. (Jena, 1920).

  2. Cf. Mises, Human Action, 3rd Edition (1966), pp. 716–861.

  3. Cf. Mises, Omnipotent Government (Yale University Press, 1944), pp. 149 et suiv. 2

  4. Plus tard, des arguments analogues furent employés pour discréditer le pragmatisme. Le mot de William James, selon lequel la méthode pragmatique vise à dégager de chaque mot « its practical cash-value » (Pragmatism, 1907, p. 53), était cité pour caractériser la mesquinerie de la « philosophie du dollar ».

  5. Le Reich lui-même ne possédait et n'exploitait que l'Université de Strasbourg. Les trois cités-républiques allemandes ne disposaient à cette époque d'aucune université.

  6. Cf. l'analyse plus détaillée dans Mises, Kritik des interventionismus, (Iéna, 1929), pp. 92 et suiv.

  7. Cf. Sombart, Das Lebenswerk von Karl Marx (Iéna, 1909), p. 3.

  8. Cf. Sombart, Händler und Helden (Munich, 1915).

  9. Cf. Sombart, Die drei Nationalökonomien (Munich, 1930).

  10. Cf. Sombart, Deutscher Sozialismus (Charlottenburg, 1934), p. 213. (Dans l'édition américaine : A New Social Philosophy, traduit et édité par K. F. Geiser, Princeton, 1937, p. 149.) Les travaux de Sombart furent appréciés à l'étranger. C'est ainsi, par exemple, qu'en 1929 il fut élu membre d'honneur de l'American Economic Association.

  11. Il convient d'ajouter que Menger, Böhm-Bawerk et Wieser envisageaient avec le plus grand pessimisme l'avenir politique de l'Empire autrichien. Mais ce problème ne peut être traité dans le présent essai.

  12. Cf. Herbert Spencer, The Study of Sociology, 9th edition (London, 1880), p. 217.

  13. Première édition en langue allemande 1912, deuxième édition en langue allemande 1924. Éditions en langue anglaise 1934 et 1953.

  14. Yale University Press, 1949.

  15. Cf. les passages cités par Julien Benda, La trahison des clercs (Paris, 1927), Note 0, pp. 192–295.

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